Paris en ligne : une libéralisation au goût douteux
Depuis le début de la saison l’Olympique Lyonnais arbore un maillot vierge de tout sponsor. La cause: l’OL a signé un contrat de partenariat avec BetClic, une des principales sociétés de paris en ligne européennes, mais la législation française n’autorisera les jeux en ligne (et donc leur publicité) qu’au 1er janvier 2010... Le nouvel an offrira alors aux clubs français l’opportunité d’une manne financière supplémentaire, mais l’éthique s’y retrouvera-t-elle?
Pour avoir tenté le bras de fer avec la Ligue du Football Professionnel en voulant afficher son sponsor dès le mois d’août, l’Olympique Lyonnais n’a fait que médiatiser un peu plus son nouveau partenaire financier, une très «honorable» société basée à Malte. A la différence d’autres clubs français qui ont d’ores et déjà signé en toute discrétion de juteux contrats avec des sociétés de paris en ligne (l’OM avec ce même BetClic, le PSG avec Unibet, les Girondins de Bordeaux étant quant à eux en pourparlers avec Bwin, lui-même sponsor officiel, entre autres, du Real Madrid et du Milan AC).
Les enjeux financiers ne sont pas anodins dans la mesure où le contrat entre l’Olympique Lyonnais et BetClic serait de l’ordre de 5 M€ par saison, sur 2 ou 3 ans, et celui du Paris Saint-Germain avec Unibet de 3 M€ par saison, sur 3 ans. C’est-à-dire 3,6% du budget estimé de la saison 2009/2010 pour l’OL (140 M€) et 4% de celui du PSG (75 M€), soit des sommes représentant le quart des recettes de billetterie de ces clubs, ce qui est loin d’être négligeable.
L’Assemblée Nationale examine actuellement le projet de loi sur l’ouverture à la concurrence des paris en ligne, avec en ligne de mire la libéralisation de ce secteur pour le 1er trimestre 2010 (1). Sous la pression de la Commission européenne la France n’aura ainsi fait que s’aligner sur le credo libéral incontrôlable et incontrôlé de Bruxelles (2), et par la même occasion qu’entériner une situation déjà préoccupante pour le football à bien des égards (3).
1 - L’état du droit
Il faut remonter à la fin du XIXème siècle pour voir apparaître en France la première réglementation sur les paris sportifs, en l’occurrence les paris hippiques (1891), cette réglementation étant axée sur un contrôle strict de l’Etat et l’attribution à un opérateur exclusif (donc contrôlable) de ce secteur: le Pari Mutuel Urbain (PMU), créé en 1930 pour les courses hippiques, et la Française des Jeux, émanation de la Loterie Nationale créée en 1933. En d’autres termes, pour ce qui concerne notre sujet, la Française des jeux détient le monopole en France des paris sportifs, depuis le premier Loto Sportif apparu en 1985. Au nom de l’intérêt général et de la protection des consommateurs.
Or le fort développement du marché des jeux sur internet, en provenance d’opérateurs non autorisés par l’Etat et situés hors du territoire français, a rendu de facto inapplicable la réglementation française, n’importe quel internaute étant en mesure de parier sur n’importe quel évènement sportif se déroulant n’importe où dans le monde, et ceci à partir du territoire français.
De plus, dès le 27 juin 2007, la Commission européenne a rendu un «avis motivé» contre la France, première étape de la procédure «en manquement» prévue à l’article 226 du traité CE susceptible d’aboutir à la saisine de la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE), visant à contraindre la France à ouvrir à la concurrence le marché des paris sportifs en ligne, jusqu’alors monopole de la Française des Jeux et du PMU.
Face à cette pression, le Gouvernement a décidé, lors du conseil des ministres du 11 juin 2008, de procéder à une ouverture maîtrisée de certains secteurs de ce marché, sur la base d’un agrément des opérateurs (licence), d’une traçabilité des jeux en ligne, d’un encadrement de la proportion maximale des mises reversées et de l’assujettissement des opérateurs aux prélèvements fiscaux.
C’est ce projet de loi qui est actuellement examiné par l’Assemblée Nationale, depuis le 7 octobre.
2 - Une situation clarifiée au 1er janvier 2010?
Cette ouverture maîtrisée des paris en ligne (le projet de loi concerne également le poker et le PMU) est censée clarifier la situation et libéraliser ce secteur, sous réserve que les opérateurs se plient à la réglementation française à venir, dont le principal souci dans le domaine est de s’armer contre les risques de fraude et les risques d’immixtion du crime organisé.
Selon un rapport du CERT-LEXSI publié en 2006, il y aurait en France de 500.000 à 600.000 joueurs actifs sur internet, pour un chiffre d’affaire estimé entre 300 M€ et 400 M€ par an, chiffre d’affaire réalisé évidemment sur des sites off-shore, donc illégaux au jour d’aujourd’hui. A titre de comparaison, le chiffre d’affaire de la Française des jeux et du PMU via internet n’est que de 110 M€. Ce qui signifie tout simplement que 75% de l’activité des jeux à distance en France est actuellement illégale.
Ces sites off-shore offrant des jeux en ligne étaient au nombre de 15.000 au moment de l’étude. Il est impossible de connaître la part des paris sportifs dans ces chiffres compte tenu d’une part de l’opacité des sociétés gérant ces sites (pour mémoire les plus connus d’entre eux, BetClic et Bwin, sont respectivement basés à Malte et à Gibraltar, ce qui en dit long sur la volonté de transparence de ces opérateurs...), et d’autre part de la très large proportion de sites qui sont multi-offres (62% proposent simultanément des jeux de casino, de paris sportifs, de poker ou de cartes, contre seulement 5% qui sont exclusivement orientés vers les paris sportifs).
Seuls 2.000 (soit 14%!) de ces sites opèrent actuellement sous licence, c’est-à-dire sur le modèle de ce que la législation française imposera à partir de 2010. La répartition de ces licences laisse songeur quant aux mesures de contrôle et de protection des joueurs mises en œuvre: 391 sites au Costa Rica, 383 sites à Antigua & Barbuda, 331 sites au Kahnawake (une réserve indienne autonome située au Québec), 330 sites aux Antilles Néerlandaises, 148 sites à Gibraltar, 63 sites à Malte, etc...
Compte tenu de leur notoriété et de leur position dominante actuelle, les sociétés de paris en ligne susceptibles de demander une licence à la France devraient, selon toute probabilité, faire partie de ces sites déjà existants. Quant aux nouveaux candidats à l’obtention d’une licence, il est peu probable qu’ils parviennent à se faire une place au soleil en se pliant aux exigences françaises.
Dans ces conditions, la libéralisation des jeux en ligne, et donc des paris sportifs, ne pourra profiter qu’aux acteurs actuels du marché, ceux-là même pris pour modèles par la Commission européenne lorsqu’elle menace les Etats «récalcitrants» de sanctions pour entrave à la libre-concurrence.
Tout en suivant son raisonnement ultra-libéral avec une rare constance, la Commission persiste à considérer le sport comme une activité économique à part entière, malgré les dérives du foot-business par exemple qui a trouvé son terreau dans l’arrêt Bosman de 1995, refusant de prendre en compte la spécificité du sport qui est devenu, certes, une véritable industrie, tout en ne collant à aucun modèle économique classique du fait de sa nature même.
Comme le démontre le rapport Bauer, commandé par le Ministre du Budget Eric Woerth en juin 2008, dans son souci de libéraliser à tout prix le marché des jeux en lignes, en prenant pour modèles des sociétés basées à Malte, Gibraltar, Chypre ou le Costa Rica, l’instance communautaire fait totalement l’impasse sur les effets secondaires que sont le blanchiment, le racket ou encore la corruption induite par ce type d’activités. Il n’est pas certain que le sport en général, et le football en particulier, avait besoin de ce «coup de pouce» supplémentaire pour s’enfoncer encore un peu plus dans ses dérives.
3 - Le pari sportif, légalisé ou pas, une menace sérieuse pour le football
De tous temps les activités de paris ont suscité la convoitise de la criminalité organisée, et les paris sportifs n’échappent pas à cette règle en offrant des perspectives de gains illimitées pour peu que le «milieu» s’assure de la coopération docile d’un nombre réduit d’acteurs du sport, autrement dit que quelques joueurs ou arbitres se laissent corrompre.
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La manipulation de résultats à l’ancienne
Le football est loin d’être le seul à être gangrené par ces pratiques, mais il est remarquable de noter que la première véritable fraude avérée en ce domaine a pour cadre une rencontre du championnat d’Angleterre de football en 1913. Pascoe Bioletti, dont le fils travaillait chez un bookmaker de Genève, avait ainsi tenté de corrompre des joueurs de West Bromwich Albion FC et de Birmingham City FC avant d’être arrêté et condamné à 5 mois de prison.
A la fin des années 1970, le premier grand scandale de l’ère moderne du football européen trouve sa source dans le très officiel Loto Sportif italien (Totocalcio). Au terme d’une enquête de plusieurs mois, la Guardia di Finanza mettra à jour l’existence de collusions entre la maffia et certains dirigeants de clubs et joueurs transalpins, les résultats de nombreux matches étant manipulés à l’avance au profit de parieurs «initiés». Le scandale du «Totonero» aboutira en 1980, entre autres, à la rétrogradation en Série B du Milan AC et de la Lazio de Rome, à la radiation à vie du président du Milan AC, et à la suspension d’une vingtaine de joueurs de premier plan, dont Enrico Albertosi (gardien de la Squadra Azzura, champion d’Europe en 1968 et vice-champion du Monde en 1970), et Paolo Rossi (qui jouait alors à Pérouse et dont la suspension fut ramenée de 3 à 2 ans, ce qui lui permit in extremis de jouer la Coupe du Monde en Espagne, de la remporter en étant le meilleur buteur de la compétition, et de décrocher dans la foulée le Ballon d’or 1982...).
En 1994, c’est au tour de l’excentrique et flamboyant ancien gardien de Liverpool, Bruce Grobbelaar, champion d’Europe en 1984, 6 titres de Champion d’Angleterre, 3 Coupes d’Angleterre et 3 Coupes de la League, d’être soupçonné d’avoir accepté de l’argent d’un syndicat de parieurs malaisiens pour influencer le résultat de certains matches.
Toujours en 1994, le capitaine de la sélection nationale colombienne, Andrés Escobar, est assassiné à Medellín quelques jours après avoir marqué un but contre son camp lors d’un match de Coupe du Monde face aux Etats-Unis qui scellait ainsi l’élimination de son équipe. Le commanditaire: un narcotrafiquant qui avait perdu beaucoup d’argent lors d’un pari sur cette partie...
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La manipulation amplifiée par le vecteur internet
La fin des années 1990 sont ensuite celles de l’explosion d’internet, l’avènement du fameux «village global», ou «village planétaire» que Marshall MacLuhan imaginait un demi-siècle plus tôt pour illustrer la mondialisation et les effets de l’essor des technologies de l’information et de la communication. D’un bout à l’autre de la planète, l’information circule en temps réel, ouvrant la porte à une réactivité instantanée, que mettent à profit bien évidemment les milieux criminels dans le domaine des paris en ligne.
En 2005 éclate ainsi au grand jour une vaste entreprise de corruption et de trucage du football belge au profit de la mafia chinoise des jeux, dans laquelle une quinzaine de joueurs sont impliqués, dont plusieurs anciens internationaux (Gilbert Bodart notamment) et de nombreux clubs soupçonnés (dont Lierse et La Louvière).
La même année, c’est l’Allemagne qui est touchée, un arbitre avouant devant la justice avoir manipulé plusieurs rencontres de 2ème division et de Coupe pour le compte d’une organisation criminelle croate liée à une agence de paris en ligne.
Dès la fin de l’année 2007, on apprend que de forts soupçons pèseraient sur une quinzaine de matches de Coupes d’Europe, dont Liverpool - Besiktas où les anglais avaient atomisé les turcs 8 buts à 0, de très importantes sommes d’argent ayant été misées sur une large victoire du club des bords de la Mersey. Deux ans plus tard l’UEFA enquête toujours, mais les soupçons portent maintenant sur une quarantaine de matches joués lors des quatre dernières saisons, concernant presque exclusivement des équipes d’Europe de l’Est. A ce sujet, Peter Limacher, président du comité de discipline de l’UEFA, déclarait fin septembre: «Ces clubs de l’Est savent qu’ils ne participeront pas aux phases finales, alors ils décident de faire un profit avec leur élimination. Dans les cas qui ont été portés à notre attention, les matches ont complètement été planifiés, autant le score à la mi-temps que le score final».
Tous ces soupçons ont pour origine, outre des scores surprenants, l’importance des mises sur de supposés «petits matches» en provenance d’Asie du Sud-Est, et plus particulièrement de Thaïlande (où le championnat a déjà été interrompu pour cause de paris truqués!), du Vietnam, de Chine ou d’Indonésie. A ce titre, l’Asie du Sud-Est n’a malheureusement pas le monopole des championnats manipulés puisque en avril dernier le champion de Macédoine, le FK Pobeda, a été suspendu 8 ans par l’UEFA de toutes compétitions européennes après avoir été jugé coupable d’avoir délibérément perdu un match. De même, l’an dernier en Russie, la victoire du promu FK Terek Grozny sur le leader potentiel FK Krylia Sovietov Samara par 3 buts à 2 avait entraîné l’annulation de tous les paris et l’ouverture d’une enquête par la fédération russe, 96% des parieurs ayant misé sur une victoire de l’outsider.
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Un état des lieux alarmant
Les pouvoirs publics sont loin de rester impuissants face à ces diverses menaces puisque à la fin de l’été 2007, dans le cadre de l’opération «SOGA» (pour «Soccer GAmbling», paris illégaux sur le foot) les services de police de Chine, Malaisie, Singapour, Thaïlande et du Vietnam, sous la coordination d’INTERPOL, ont arrêté plus de 400 personnes dans toute l’Asie, mis à jour et fermé un nombre total de 272 maisons de jeux clandestines, et saisis plus de 680.000 $ en biens et espèces. Cette opération s’est renouvelée au début de l’été 2008, sous le nom de «SOGA II», aboutissant cette fois-ci à 1.300 arrestations, la mise à jour et la fermeture de 1.088 maisons de jeux clandestines, et la saisie de 16 M$.
Las, dans le même temps, un journaliste d’investigation canadien, Declan Hill, mettait un terme à quatre années d’investigations dans le monde des mafias du football et publiait «Comment truquer un match de foot» en septembre 2008. Dans cet ouvrage, l’auteur met à jour l’ampleur du phénomène ainsi que son caractère mondial en décryptant la structure et les mécanismes des mafias du jeu en Asie, en Afrique, mais aussi en Europe. En côtoyant un des parrains du jeu en Asie, il a alors eu la preuve que les mafias ne se contentaient pas de rencontres mineures, mais s’attaquaient aussi à la Coupe du Monde de la FIFA puisque au moins quatre résultats de la dernière Coupe du Monde en Allemagne étaient connus d’avance par les bookmakers: Italie-Ghana, Angleterre-Equateur et Italie-Ukraine lors du 1er tour, et Brésil-Ghana en huitièmes de finale!
Cerise sur le gâteau pour les crédules que nous sommes, le GAFI (Groupe d’Action Financière agissant sous la coupe de l’OCDE) a rendu public un rapport au mois de juillet 2009 dans lequel il démontre, preuves à l’appui, que le marché du football est considéré comme un parfait vecteur de blanchiment pour les criminels, et ont relevé une vingtaine d’affaires de blanchiment d’argent liées au football. Cette situation trouve sa source dans les sommes d’argent énormes qui sont brassées, le mode de financement des clubs et l’organisation du football professionnel. Selon les experts, les circuits de blanchiment utiliseraient aussi bien le trafic d’êtres humains que le trafic de drogue ou les paris illégaux, dont la plaque tournante se situe en Asie.
Et face à cette situation inextricable, les pouvoirs publics tentent péniblement, en brandissant l’étendard du libéralisme, de suivre le mouvement en espérant mieux l’encadrer. Un peu à l’image de l’administration des douanes, au début du XXème siècle, qui avait en charge la Régie de l’Opium en Indochine... L’histoire est un perpétuel recommencement!
Heureusement que ces idées noires s’évanouissent devant un dribble étourdissant de Lionel Messi ou un débordement foudroyant de Cristiano Ronaldo, pour laisser la place à nos rêves d’enfants...
Sources: http://www.sportvox.fr/article.php3?id_article=26061




